Ein deutsches Requiem op.45

 

« Plutôt qu’un Requiem Allemand j’aurais dû le titrer Requiem humain » dira Johannes Brahms en précisant ainsi tout le sens universel de l’œuvre.

Le Requiem de J. Brahms a été composé sur des paroles allemandes choisies par Brahms dans les versets de la traduction de la Bible par Martin Luther. Elles sont destinées aux vivants : la fin de l’existence terrestre, loin d’être redoutée, apporte la paix et la délivrance de toutes peines et soucis, d’où son nom de Requiem allemand. Achevé en 1868, son œuvre s’adresse à l’humanité entière. Elle est le fruit d’une longue période de maturation commencée en 1857. Quand le Requiem latin est une prière pour la paix des défunts que menacent les terreurs du Jugement Dernier, le choix fait par Brahms d’évoquer des épisodes des Saintes Ecritures se rapportant à la Vie, la Mort et l’Éternité, l’a conduit à insuffler dans cette composition semi-religieuse un esprit romantique et printanier, évoquant le souvenir de ses plus beaux lieder. A côté de pensées empreintes de tristesse s’épanouissent des hymnes d’espérance, de triomphe. Brahms a tiré le plus heureux parti de ces contrastes. Brahms n’a rien à voir avec cette Mort baroque et superbe contre laquelle lutte l’homme dans sa terreur sacrée du jugement. La mort ne vient pas, elle est déjà là, tapie en nous, c’est elle qui « ose soudain rire en nous quand nous nous croyons au milieu de la vie » (Rilke). Dans cette conception, il n’y a pas de combat, de fuite dans l’amour – et Brahms n’était pas porté vers l’amour mais vers la charité -, aussi la mort devient quasiment douce et fraternelle et l’angoisse ne peut se résoudre que dans une sorte de consolation maternelle comme une voix de soprano séchant toutes les larmes et apaisant l’enfant affolé que nous ne cessons d’être.

Le 1er mouvement – Chœur « Heureux les affligés » (Selig sind).  

Le chœur, dans un mouvement d’andantino, fait espérer doucement à ceux qui souffrent la consolation de Dieu. Pleine de tristesse et en même temps d’espérance est la phrase caressante qui s’arrête par instants, pour donner brièvement la parole au piano. Puis se développe plus longuement le second motif en mineur sur les paroles : « Ceux qui sèment avec larmes moissonneront avec allégresse », et dans lequel se retrouvent, avec la phrase de l’introduction orchestrale, ces harmonies préférées par Brahms, remplies d’un sentiment profond.

Le 2ème mouvement – Chœur « Car toute chair » (Denn alles Fleisch).  

Le petit prélude orchestral en mode de marche et exécuté mezza voce, est d’une sonorité grave et caressante. Elle se développe gravement, cette belle marche, pendant que le chœur, dans un superbe lamento, exprime cette triste et sombre idée : « Car toute chair est comme l’herbe et toute gloire humaine est comme l’humble fleur de l’herbe ». La seconde partie (Lettre C), d’un mouvement plus animé « Soyez patients mes bien aimés » contraste vivement avec la précédente ; toutes deux forment une antithèse très marquée de la félicité et de la douleur.

Le 3ème mouvement – Baryton solo et chœur « Seigneur apprends-moi » (Herr, lehre doch mich)  

Le solo que chante le baryton « Dieu enseigne-moi » est d’un style sévère et triste ; il donne très exactement l’impression du néant des choses d’ici-bas, des vanités terrestres. Le chœur reprend et accentue l’humble prière.

Le 4ème mouvement – Chœur « Aimables sont Tes tabernacles » (Wie lieblich sind)

C’est encore dans le style tendre et gracieux du lied, ne s’éloignant pas toutefois de la gravité qui règne dans l’ensemble de l’œuvre, que Brahms a traduit ces pensées plus consolantes : Bien douces sont tes demeures, ô Dieu d’Israël ». Ce mouvement instaure une grande sérénité, figurant le Paradis. Brahms l’a sans doute composé en pensant, avec tendresse, à sa mère disparue.

Le 5ème mouvement – Soprano solo et chœur « Vous aussi, à présent, vous connaissez » (Ihr habt nun Traurigkeit)

Un des plus beaux soli de soprano que Brahms ait écrit. « Vous qu’afflige la douleur, espérez… » La voix semble venir de la voûte céleste pour annoncer les consolations futures ; et le chœur répond mezza voce : « Je vous consolerai comme une mère ». Toutes ces pages sont d’une couleur douce et légère, c’est un murmure délicieux qui s’évanouit peu à peu et idéalement sur les paroles du soprano, soutenu par les masses chorales : « Vers vous je reviendrai… je reviendrai ».

Le 6ème mouvement – Baryton solo et chœur « Car nous n’avons ici … » (Denn wir haben hie …)

Voici le point culminant de la partition, la clef de voûte de l’édifice. Brahms évite la vision d’horreur du Jugement Dernier pour lui substituer un message de triomphe   « La mort est engloutie dans la victoire ».

Le dernier mouvement – Chœur « Heureux sont les morts » (Selig sind die Toten)

« Gloire à ceux qui meurent dans le Seigneur » chantent les voix accompagnées par le piano. Puis, ce chœur s’apaise un instant pour murmurer : « Oui, l’Esprit dit qu’ils reposent de leurs souffrances ». Enfin en apothéose finale, retentit pour la dernière fois le beau motif du premier chœur de la partition. L’œuvre s’achève ainsi dans un sentiment d’espérance, de paix et de pardon, qui résume bien la conception du Maître et donne à l’œuvre son caractère à la fois unifié et monumental.

Traduction des paroles.

Johannes Brahms Ein deutsches Requiem op.45 1854-1868 Un requiem allemand
I. Selig sind, die da Leid Tragen, denn sie sollen getröstet werden. I. Bienheureux ceux qui souffrent car ils seront consolés (MATTHIEU, V, 4)
Die mit Tränen säen, werden mit Freuden ernten. Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie.
Sie gehen hin und weinen und tragen edlen Samen, Ils s’en vont en pleurant et emportent la noble semence.
und kommen mit Freuden und bringen ihre Garben. Ils s’en retournent dans la joie et rapportent les gerbes de leur moisson. (PSAUME CXXVI, 5, 6)
II. Denn alles Fleisch, es ist wie Gras, und alle Herrlichkeit des Menschen wie des Grasses Blumen. II Car toute chair est comme l’herbe, et toute la gloire de l’homme est comme la fleur de l’herbe,
 Das Gras ist verdorret und die Blume abgefallen.  L’herbe sèche et la fleur tombe. (I PIERRE I, 24)
So seid nun geduldig, lieben Brüder, bis auf die Zukunft des Herrn. Prenez donc patience, mes chers frères, jusqu’à l’avènement du Seigneur.
Siehe, ein Ackermann wartet auf die köstliche Frucht der Erde und ist geduldig darüber, Voyez, un laboureur attend le précieux fruit de la terre et prend patience
bis er empfahl den Morgenregen und Abendregen. jusqu’à ce qu’il reçoive la pluie du matin et la pluie du soir. (JACQUES, V, 7)
 Aber des Herrn Wort bleibet in Ewigkeit. Mais la parole du Seigneur demeure éternellement. (I PIERRE 1 25)
Die Erlöseten des Herrn werden wieder kommen, und gen Zion kommen mit Jauchzen. Ceux que l’Éternel aura rachetés reviendront à Sion avec des chants de triomphe.
Ewige Freude wird über ihrem Haupte sein : Une joie éternelle sera sur leur tête :
Freude und Wonne werden sich ergreifen joie et allégresse s’empareront d’eux ;
und Schmerz und Seufzen wird weg müssen. douleur et gémissements devront s’enfuir. (ISAÏE XXXV, 10)
III. Herr, lehre doch mich, daß ein Ende mit mir haben muß, III. Seigneur, fais-moi savoir que mon existence doit avoir une fin,
und mein Leben ein Ziel hat, und ich davon muß. que ma vie a un terme et que je dois partir d’ici-bas.
Siehe, meine Tage sind einer Handbreit vor Dir, und mein Leben ist wie nichts vor Dir. Vois, mes jours sont de la largeur d’une main face à toi, et ma vie est devant toi comme un rien.
Ach, wie gar nichts sind alle Menschen, die doch so sicher leben. Ah, tous les hommes, pourtant si sûrs d’eux, ne sont que néant.
Sie gehen daher wie ein Schemen, und machen ihnen viel vergebliche Unruhe ; Ils marchent comme des ombres et s’agitent en vain ;
sie sammeln und wissen nicht wer es kriegen wird. ils amassent des biens et ne savent pas qui les recueillera.
Nun Herr, wes soll ich mich trösten? Ich hoffe auf Dich. Seigneur, que dois-je attendre ? Mon espérance est en toi. (PSAUME XXXIX 5, 6, 7, 8)
Der Gerechten Seelen sind in Gottes Hand und keine Qual rühret sie an.

 

Les âmes justes sont dans la main de Dieu, et nul tourment ne les atteint (LIVRE DE LA SAGESSE III, 1)
   
 IV. Wie lieblich sind deine Wohnungen, Herr Zebaoth!  IV. Que tes demeures sont aimables, Seigneur des armées !
Meine Seele verlanget und sehnet sich nach den Vorhöfen des Herrn ; Mon âme soupire et languit après les parvis du Seigneur ;
Mein Leib und Seele freuen sich in dem lebendigen Gott. mon corps et mon âme se réjouissent dans le Dieu vivant.
Wohl denen, die in deinem Hause wohnen, die loben dich immerdar. Heureux ceux qui habitent dans ta maison ! Ils te louent sans cesse. (PSAUME LXXXIV, 2, 3, 5)
V. Ihr habt nun Traurigkeit ; aber ich will euch wieder sehen V. Vous êtes maintenant dans la tristesse, mais je vous reverrai,
und euer Herz soll sich freuen  et votre coeur se réjouira,
 und eure Freude soll niemand von euch nehmen. et personne ne vous ravira votre joie. (JEAN XVI, 22)
Siehe mich an : Ich habe eine kleine Zeit Mühe und Arbeit gehabt und habe großen Trost funden. Voyez : pendant peu de temps la peine et le travail ont été mon lot, et j’ai trouvé une grande consolation (ECCLESIASTIQUE LI, 35).
 Ich will euch trösten, wie einen seine Mutter tröstet  Je vous consolerai comme une mère console son enfant (ISAÏE LXVI, 13)
 VI. Denn wir haben hie keine bleibende Statt, sondern die zukünftige suchen wir.  VI. Car ici-bas nous n’avons pas de cité permanente, mais nous cherchons celle qui est à venir. (HEBREUX XIII, 14)
Siehe, ich sage euch ein Geheimnis : Wir werden nicht alle entschlafen, Voyez, je vous dis un mystère : nous ne mourrons pas tous,
wir werden aber alle verwandelt werden. Und dasselbige plötzlich in einem Augenblick zu der Zeit der letzten Posaune. mais nous serons tous changés, en un moment, en un clin d’oeil, au son de la dernière trompette.
Denn es wird die Posaune schallen und die Toten werden auferstehen unverweslich, Car la trompette sonnera et les morts ressusciteront incorruptibles
 und wir werden verwandelt werden.  et nous serons changés.
Dann wird erfüllet werden das Wort, das geschrieben steht : Alors cette parole de l’Écriture sera accomplie :
“Der Tod ist verschlungen in den Sieg.” ” La mort est engloutie dans la victoire “.
Tod, wo ist dein Stachel! Hölle, wo ist dein Sieg !  O Mort ! Où est ton aiguillon ? O enfer ! Où est ta victoire ? (I CORINTHIENS XV, 51 à 55)
 Herr, du bist würdig zu nehmen Preis und Ehre und Kraft,  Seigneur, tu es digne de recevoir la gloire, l’honneur et la puissance
denn du hast alle Dinge erschaffen,  car tu as créé toutes choses,
 und durch deinen Willen haben sie das Wesen und sind geschaffen.  et c’est par ta volonté qu’elles existent et qu’elles ont été créées. (APOCALYPSE, IV, II)
VII. Selig sind die Toten, die in dem Herrn sterben, von nun an! VII. Heureux dès à présent les morts qui meurent dans le Seigneur !
Ja, der Geist spricht, dass sie ruhen von ihrer Arbeit ; Oui, dit l’Esprit, ils se reposent de leurs travaux
denn ihre Werke folgen ihnen nach. car leurs oeuvres les suivent. (APOCALYPSE, XIV, 13)